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Slate FR — Dans l'Amérique de Trump, les lynchages ne sont pas loin

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SlateDans l'Amérique de Trump, les lynchages ne sont pas loin

L'augmentation des crimes racistes que les États-Unis connaissent cette année est intrinsèquement liée à l'essor de Trump.

Le 26 mai, à Portland, un homme poignardait à mort deux hommes et en blessait grièvement un troisième. Ses victimes avaient voulu défendre deux jeunes femmes –l'une noire, l'autre voilée– qu'il était en train d'agresser. Le meurtrier est connu pour sa proximité avec les milieux suprémacistes. Une semaine auparavant, à College Park dans le Maryland, un autre jeune homme –actif sur des groupes Facebook suprémacistes– tuait un étudiant noir à un arrêt de bus. En mars, un homme allait faire le trajet de Baltimore à New York dans le but avoué de tuer un Noir, projet qu'il mettra à exécution avant de se rendre à la police. Un peu plus tôt dans le mois, un Sikh était blessé par balles devant chez lui, dans une banlieue de Seattle. Avant de tirer, son agresseur lui aurait hurlé «retourne dans ton pays!». Quelques jours auparavant, dans le Kansas, les forces de l'ordre avaient signalé un homme entré dans un bar pour tirer sur trois hommes, dont deux immigrés indiens, au cri de «barrez-vous de chez moi!» et d'insultes racistes. L'une de ses victimes, Srinivas Kuchibhotla, succombera à ses blessures. Fin mai, un Californien blessait un Noir à la machette après l'avoir couvert d'insultes racistes –il attend son procès– et un Amérindien se faisait écraser par un chauffard dans le même contexte. Ces événements ne sont pas isolés. Ils traduisent une vague d'intolérance de plus en plus marquée aux États-Unis, avivée par l'élection présidentielle et incarnée par l'actuel président américain. Reste que, tout comme les forces qu'ils représentent, ces événements n'ont rien de nouveau. Quand la réaction raciste monte en politique, on assiste quasi toujours à une montée de la violence raciste dans la société civile. Si la période actuelle peut sembler inédite, nous sommes en réalité au beau milieu d'un cycle comportemental très ancien et parfaitement américain.

Le succès de la rhétorique de Trump

Sur un plan national, le suprémacisme et le nationalisme blancs sont en plein essor. Le recrutement en ligne se fait de plus en plus agressif, idem pour les actions menées sur les campus universitaires. Dans des villes comme New York, les forces de l'ordre font état d'une augmentation des crimes de haine et, selon le Southern Poverty Law Center, les organisations racistes se multiplient. Tout cela survient dans un contexte d'intolérance politique généralisée. La campagne de Donald Trump aura été une tribune ethno-nationaliste, offrant aux électeurs blancs intéressés une chance d'exprimer leur ressentiment contre les immigrés hispaniques, les Américains musulmans et des mouvements comme Black Lives Matter, avant de voter en conséquence. Son élection a poussé sur le devant de la scène des groupes, des institutions et des individus ouvertement racistes, à l'instar de Steve Bannon –dont le succès à la tête du venimeux site Breitbart aura été un tremplin pour la Maison Blanche– ou de Steve King, député républicain de l'Iowa rompu à la rhétorique d'extrême-droite.

Des millions d'Américains blancs ont sauté de joie lorsque Trump a promis de mettre fin au «politiquement correct» et de restaurer la prospérité de l'Amérique en mettant le paquet contre les étrangers. Cet électorat s'est rendu aux urnes bien plus massivement qu'en 2008 ou 2012. Une rhétorique qui a un effet réel. Publié en mai, un document de travail rédigé par des chercheurs du NBER montre que lorsque les gens considèrent que la popularité de Trump est en hausse, cela «augmente leur propension à exprimer publiquement des opinions xénophobes». Ce qui n'est pas difficile à comprendre: lorsqu'un candidat surfant sur des stéréotypes est acclamé par la population, la désirabilité sociale de tels stéréotypes est elle aussi en progression. Dans notre cas, l'élection de Trump pourrait avoir affaibli les normes défavorables à l'expression de diverses formes de fanatisme et d'intolérance, et notamment du racisme. Quand on y ajoute une certaine résurgence du «racisme scientifique» et autres polémiques sur le démontage de monuments confédérés, le réactionnarisme racial ne peut être que galvanisé.

Que le phénomène ait Trump –star de la télé réalité devenue théoricien du complot devenu président des États-Unis– en son centre le rend inhabituel sur le plan de l'histoire américaine. Dans les annales de la politique présidentielle, Trump est une figure inédite, un P.T. Barnum des temps modernes représentant un Parti républicain atteignant des sommets de crispation idéologique et de pouvoir politique. Mais si nous vivons en des temps quelque peu abracadabrants, les dynamiques générales aujourd'hui à l’œuvre sont malheureusement des plus banales.

Le racisme politique comme moteur de violences

Au cours de l'histoire américaine, l'essor du racisme politique –l'usage explicite de préjugés pour séduire des électeurs et gagner des élections, souvent en réaction à la progression sociale et économique des Afro-Américains et autres minorités non-blanches –s'est très souvent accompagné de violences raciales. La campagne de «suprématie blanche» que connut la Caroline du Nord lors des élections de 1898 mixa rhétorique outrageusement raciste et persécution des électeurs républicains noirs et de leurs alliés blancs. De même, aux grandes heures du mouvement pour les droits civiques, la démagogie crasse des ségrégationnistes alimentera une flambée de violence contre les Noirs.

L'un des pires pogroms anti-Noirs de l'histoire américaine, le massacre de Tulsa en Oklahoma, vient ainsi de passer son 96e anniversaire. Les émeutes débutèrent le 31 mai 1921 à la suite d'un accident. Le 30 mai, comme le détaille Tim Madigan dans The Burning: Massacre, Destruction, and the Tulsa Race Riot of 1921, Dick Rowland, un jeune cireur de chaussures noir de 19 ans, écrase le pied de Sarah Page, opératrice d'ascenseur blanche de 17 ans. (Il est probable que les deux se connaissaient et aient même entretenu une relation amoureuse). Un employé de l'immeuble entend la jeune femme hurler et voit Rowland s'enfuir. Pensant qu'elle a été importunée –un euphémisme courant à l'époque pour dire violée– l'employé appelle la police. Après avoir interrogé Page, les forces de l'ordre concluent à une broutille, et Page elle-même refuse de porter plainte. L'histoire aurait pu s'arrêter là si un journal local, le Tulsa Tribune, publication raciste détenue par des Blancs, n'avait pas titré quelques heures plus tard «Coincez-moi le nègre qui a attaqué une fille dans un ascenseur», une manchette accompagnée d'un éditorial intitulé «Un nègre à lyncher ce soir».

La situation va ensuite dégénérer. Rowland est arrêté et mené au tribunal du comté de Tulsa, où des Blancs ont commencé à se rassembler. Craignant un lynchage, les résidents noirs de Greenwood –un quartier riche, domicile notamment d'anciens combattants de la Première Guerre mondiale –prennent des armes et se rendent au tribunal, bien décidés à soutenir le shérif et à défendre Rowland. Voyant arriver des Noirs armés, les Blancs présents devant le prétoire vont à leur tour chercher des fusils et essayent même de dévaliser l'armurerie de la Garde nationale. Dans un état de tension extrême, des milliers de Blancs font face à des Noirs, beaucoup moins nombreux. Un coup de feu est tiré, une fusillade éclate, dix Blancs et deux Noirs en mourront. S'ensuit une nuit complète d'échauffourées. Le lendemain, les émeutiers blancs se rendent à Greenwood. Ils abattent des passants et mettent le feu à des maisons. Le quartier et sa prospérité seront réduits en cendres par une foule déchaînée. Des milliers de familles fuiront et, selon les meilleures estimations, le massacre fera au minimum une centaine de morts.

L'histoire n'importe pas seulement en elle-même, mais aussi et surtout à cause de son contexte. La fureur raciste des citoyens blancs de Tulsa, leur envie de se faire justice eux-mêmes, baignait dans une ambiance générale de nativisme, d'antisémitisme et de racisme. Parmi ses plus éminents représentants, Henry Ford crachait sa haine des Juifs dans le Dearborn Independent, un hebdomadaire tirant à des centaines de milliers d'exemplaires. Des groupes comme le Ku Klux Klan rassemblaient des millions de membres dans tout le pays, dont de nombreux parlementaires et autres responsables politiques. Le président Woodrow Wilson, qui avait remis la ségrégation au goût du gouvernement fédéral et fermé les yeux sur les lynchages, venait tout juste de quitter le pouvoir. Warren Harding, héraut du chauvinisme «anglo-saxon» qui infusait la vie intellectuelle américaine de l'époque, lui avait succédé. Les foules se pressaient pour aller voir La Naissance d'une Nation au cinéma, passionnées qu'elles étaient par son imagerie raciste et ses héros-justiciers lyncheurs.

La violence raciste n'est pas spontanée

Les vents de la réaction soufflaient sur les braises. Des centaines d'Américains noirs avaient combattu durant la Première Guerre mondiale. Ils étaient revenus au pays forts d'un nouveau sentiment de dignité et de valeur personnelle. Grâce à leurs faits d'armes, ils croyaient pouvoir goûter aux fruits de la démocratie américaine –à des droits égaux, une voix égale, des opportunités égales. Ils y avaient droit, évidemment, mais cette réalité représentait une menace pour les hiérarchies raciales et la domination blanche. Dès lors, l'Amérique de l'après-guerre devint une terre hostile aux communautés noires. L'angoisse blanche se mélangea à une idéologie raciste pour donner naissance à une vague de répression raciale.

Un phénomène s'expliquant par l’interaction entre le racisme dans la culture, la politique et la vie publique. Chaque branche renforcera l'autre, créant une atmosphère d'hostilité et de violence qui n'était pas inévitable, même si elle avait des antécédents. Pour le dire autrement, la violence raciste n'est pas de génération spontanée –elle se développe dans un terreau fertile, dans la haine et l'intolérance de la sphère publique. L'épidémie de lynchage qui allait exploser à la fin de la Reconstruction, avec la réconciliation des Blancs sudistes et nordistes sous la bannière du suprémacisme blanc, les pogroms que connaîtront des villes comme Tulsa se sont déroulés dans une atmosphère de racisme exacerbé. De même pour les meurtres et les assassinats survenus à l'époque des mouvements pour les droits civiques, inséparables des cracheurs de feu ségrégationnistes qui gouvernaient alors le Mississippi et l'Alabama. Aujourd'hui, la multiplication des agressions et des crimes racistes est liée à un style politique qui aura harponné et attisé le ressentiment blanc, un mouvement ethno-nationaliste pour qui les États-Unis s'écrivent en des termes simplistes et racialement antagonistes.

Et c'est ce qui justifie aussi l'importance historique des sanctions politiques et sociales du racisme. C'est pourquoi nous tolérons l'expression publique du racisme à nos propres risques et périls. Ancrée dans le racisme, une pulsion éliminationniste se nourrit de l'appel à l'exclusion. Il suffit du bon environnement, des bonnes conditions, pour que l'envie d'exclure les «autres» se transforme en volonté de les détruire. Nous vivons à une époque de racisme politique et de haine consensuelle, une époque où les suprémacistes blancs œuvrent et s'organisent au grand jour. Les conditions commencent donc à être réunies. De par nos choix politiques, nous avons déchaîné le pire de notre histoire, ranimé notre héritage le plus mortel. Et nous pouvons déjà en dénombrer les victimes.







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