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Le Monde — "MacronLeaks" : la piste qui conduit aux néonazis américains


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Le Monde — "MacronLeaks" : la piste qui conduit aux néonazis américains

« MacronLeaks », compte offshore : l’ombre des néonazis américains La diffusion de données volées à En marche ! et de faux documents sur un prétendu compte offshore de M. Macron a été orchestrée depuis les Etats-Unis.

Vendredi soir 5 mai. Il ne reste que quelques heures dans la campagne officielle pour le second tour de la présidentielle lorsqu’une information menace soudain de tout bousculer : des dizaines de milliers de courriels piratés du mouvement En marche ! – rebaptisé La République en marche (LRM) depuis l’élection d’Emmanuel Macron – viennent d’être publiés sur Internet.

D’où viennent ces documents ? Ont-ils été collectés par des hackeurs russes, comme les e-mails de la campagne démocrate de 2016 aux Etats-Unis ?

L’investigation ouverte ce week-end et confiée à la brigade d’enquête sur les fraudes aux technologies de l’information, avec l’appui de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), le « garde du corps numérique » de l’Etat, devra le déterminer.

Mais une chose est d’ores et déjà certaine : quelle que soit la provenance de ces documents, c’est au sein de l’extrême droite américaine que leur diffusion a été organisée – avec une minutie étonnante.

Un site d’extrême droite prévenu avant la publication

Les documents sont apparus en ligne sur le forum politique de 4chan, gigantesque espace anonyme de discussion et de publication d’images où se retrouve une partie de l’« alt-right », cette mouvance américaine d’extrême droite qui compte parmi les soutiens les plus actifs de Donald Trump. A 20 h 35, le 5 mai, une personne non identifiée y publie une série de liens de téléchargement et annonce ainsi :

« [Les fichiers contiennent] des e-mails entre Macron, son équipe et d’autres politiciens, des documents et des photos. On me l’a donné aujourd’hui, alors je vous le donne à vous, le peuple. La fuite est massive et je la publie dans l’espoir que les moteurs de recherche humains que vous êtes saurez fouiner dans ces documents et trouver exactement à quoi nous avons affaire. »

Il y a pourtant un site d’information qui n’a pas été pris de court par la publication de ces dizaines de milliers de documents : Disobedient Media. Fondé à la fin de 2016 et proche de l’« alt-right », il savait, au moins une heure avant, que quelque chose d’important se préparait, comme en témoignent plusieurs messages publiés par le site et ses contributeurs sur les réseaux sociaux.

Une heure avant la publication des documents, le fondateur de Disobedient Media, William Craddick, annonçait ainsi à ses lecteurs qu’une « fuite majeure » sur Emmanuel Macron était en préparation. Interrogé par Libération, M. Craddick a assuré que ses « tweets faisaient référence aux bruits et aux rumeurs qui couraient sur de nouvelles fuites ». « Nous n’avions pas réalisé que la fuite serait si massive et pensions qu’elle avait un rapport avec son histoire de compte offshore ». Une défense peu convaincante, que contredisent ses propres messages avant publication.

Un puissant relais en la personne de Jack Posobiec, personnalité trouble et populaire de l’« alt-right » américaine

Premier site à publier un article sur la fuite, un quart d’heure après leur publication sur 4chan, Disobedient Media a vite bénéficié d’un puissant relais en la personne de Jack Posobiec, personnalité trouble et populaire de l’extrême droite américaine, qui a permis à l’information de circuler à grande échelle grâce à ses 100 000 abonnés sur Twitter.

Son site, The Rebel, dispose aussi, depuis mars, d’une version en français, principalement éditée par un Québécois, sur laquelle de nombreux articles concernent la présidentielle française. M. Posobiec se dit convaincu qu’Emmanuel Macron est en réalité « une marionnette contrôlée par la pensée », qu’il est « gardé sous contrôle par des drogues ».

La publication des documents a enfin trouvé un écho international après avoir été signalée par le compte Twitter de WikiLeaks.

Le 9 mai, M. Posobiec a expliqué dans une vidéo que la publication des « MacronLeaks » était liée à une précédente affaire : la diffusion de faux documents accusant Emmanuel Macron de détenir un compte bancaire offshore à Niévès, un paradis fiscal situé dans les Caraïbes.

Dans cette vidéo, il dit que la personne qui avait publié ces documents avait promis « de nouvelles révélations qui seraient publiées le vendredi » – un élément qui n’apparaît à aucun moment dans les messages publiés sur 4chan. Or l’enquête du Monde, conduite avec l’organisation de soutien aux médias indépendants Virtualroad.org, montre que la diffusion de ces premiers faux émane de la sphère néonazie américaine.

Des néonazis à la manœuvre

Le cheminement de la diffusion des documents laisse en effet entrevoir, sinon des indices concluants sur l’origine du piratage, au moins l’identité de ceux qui ont orchestré sa diffusion.

En effet, le 3 mai, deux jours avant la publication des fichiers, une première tentative de déstabilisation avait visé En marche ! sur 4chan et les sites de l’extrême droite américaine : pendant le débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, le scan d’un contrat censé prouver que ce dernier détenait un compte secret à Niévès apparaît ; au même moment, la candidate du Front national conseille à son adversaire de « faire attention » à ce qu’il disait :

« J’espère qu’on n’apprendra rien dans ces quelques jours (…). J’espère qu’on n’apprendra pas que vous avez eu un compte offshore aux Bahamas. »

Le document avait toutes les apparences d’un faux grossier – un simple zoom semblait indiquer que le nom d’Emmanuel Macron avait été ajouté sur les documents, qui comportaient également plusieurs incohérences.

Comme le notait la consultante Stéphanie Lamy dans une longue analyse de la publication de ces documents, ces derniers ont ensuite été diffusés sur les réseaux sociaux par un militant d’extrême droite, Nathan Damigo, avant d’être repris par le site d’extrême droite Animeright, puis par William Craddick et Jack Posobiec.

Ce dernier a expliqué, dans une vidéo mise en ligne le 9 mai – et remplie d’erreurs factuelles et de théories conspirationnistes – qu’il avait simplement suivi ce qui se passait sur 4chan après la publication du premier document accusant M. Macron d’avoir un compte offshore, « la personne à l’origine de la publication ayant expliqué qu’il y aurait d’autres révélations ».

Le « corbeau » a publié deux nouveaux messages, deux jours plus tard, le 5 mai. Le premier contient une copie de meilleure qualité du document publié peu avant. Le second annonce que de nouvelles révélations auront lieu, et que la « scène française » sera désormais sur un site Web, « Nouveaumartel.com ». Ce site est actuellement vide. Mais l’analyse de son hébergement, réalisée par Virtualroad.org, montre que son squelette partage son infrastructure technique avec le Daily Stormer, l’un des principaux sites néonazis anglophones, et son forum.

Les forums du Daily Stormer ont été mis en place par une personnalité bien connue de la sphère néonazie : Andrew Auernheimer, dit « Weev », un hackeur condamné pour piratage aux Etats-Unis. C’est un suprémaciste blanc et un antisémite. Sur 4chan, deux commentaires, publiés moins de cinq minutes après la publication de la version « haute définition » du document, le félicitent d’ailleurs nommément. « Weev, t’es qu’un pédé mais tu fais l’œuvre du Seigneur. Dieu te bénisse », écrit ainsi un internaute américain.

Nathan Damigo est l’objet d’articles élogieux sur le Daily Stormer, notamment depuis qu’il a frappé lors d’une manifestation une militante antifasciste

Nathan Damigo, le premier internaute à avoir relayé sur Twitter les faux documents sur le compte offshore de M. Macron, est régulièrement l’objet d’articles élogieux sur le Daily Stormer, notamment depuis qu’il a frappé, lors d’une manifestation à Berkeley, une militante antifasciste. Le 4 mai, à la fin d’un article consacré aux documents, Weev lui adresse d’ailleurs un clin d’œil : un dessin de Space Marine du jeu Warhammer, légendé :

« Le prophète de la charia blanche Nathan Damigo s’apprête à libérer les grenouilles de la pédérastie [référence à la grenouille Pepe, l’un des symboles que s’est approprié l’extrême droite”]. »

La piste russe

Weev ou Nathan Damigo sont-ils liés au piratage des documents ? Aucun de ces éléments n’a valeur de preuve irréfutable. Mais un faisceau d’indices concordants montre que des membres de cercles néonazis anglophones sont probablement à l’origine de la publication des faux documents accusant Emmanuel Macron de détenir un compte offshore. Documents qu’un petit réseau de sites et de militants de l’«alt-right » américaine s’est ensuite chargée de diffuser au plus grand nombre.

Les quinze gigaoctets des « MacronLeaks » ont suivi le même chemin de diffusion, sans que l’on sache, dans ce cas, si des militants néonazis avaient également joué un rôle dans leur publication – mais ces derniers ont abondamment relayé les documents, le Daily Stormer se fendant même d’un article en français sur le sujet.

Le faisceau de présomptions est aussi loin d’éliminer la piste russe. D’une part, parce que la diffusion des documents n’a pas nécessairement été faite par les personnes les ayant dérobés ; et d’autre part, parce que des liens existent entre l’extrême droite américaine, résolument pro-Poutine, et la Russie – dont les médias publics ont donné une large place aux différentes publications de la semaine passée.

William Craddick, le premier à diffuser les documents des « MacronLeaks », faisait partie, à la mi-mars, des invités d’un débat de la chaîne Russia Today. Sans, là encore, que la règle vaille pour tous : Weev, le hackeur lié aux premiers faux documents, affirme vivre depuis un an en Ukraine – et apprécier autant le président ukrainien que « son » président, Donald Trump.

Quant à Jack Posobiec, qui a joué un rôle central dans la diffusion des deux « dossiers », son admiration pour Donald Trump est semble-t-il réciproque : il vient d’obtenir une accréditation temporaire pour la salle de presse de la Maison Blanche.

Le 9 mai, il était donc aux premières loges, avec sa compagne et collègue, pour apprendre le licenciement de James Comey, le directeur du FBI, à qui l’équipe de Donald Trump reprocherait notamment la poursuite de l’enquête sur les liens entre des membres de l’équipe de campagne du président et la Russie de Vladimir Poutine.




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